Industrie et services : Vers l’entreprise convergente.
16/05/2012Par Jacques Marceau,Président d’Aromates Relations Publiques, Enseignant à l’IEP d’Aix-en-Provence
Douce France…, Chères usines de mon enfance…
Il est devenu aujourd’hui de bon ton de chanter les louanges d’une France industrielle autrefois fustigée par des générations d’ouvriers et de politiques.
On en viendrait presque à regretter les cheminées qui fument, les sirènes qui sonnent l’embauche des classes laborieuses dans le petit matin et l’odeur âcre des aciéries dans les rues des Corons.
Cette France, qui a connu son apogée au cours des trente glorieuses, ne cesse de délocaliser ses usines vers des pays où la main d’œuvre est moins chère et où l’on est moins regardant sur la nature de leurs rejets … Ce phénomène de délocalisation est dorénavant considéré comme un fléau absolu contre lequel il convient de lutter par tous les moyens. Fléau engendrant en effet le cycle infernal du chômage, de la précarité et de la désagrégation sociale.
La priorité consistant à sauvegarder, sur notre territoire, des industries menacées de délocalisation a cependant empêché de voir plusieurs phénomènes de rupture qui rendent obsolète le constat établi et risquent de rendre vaines les tentatives lancées par les pouvoirs publics pour préserver notre activité industrielle, voire obérer toute tentative de relance durable de notre économie.
De moins en moins de main d’œuvre, mais de plus en plus qualifiée
L’industrie n’est en effet plus, et ne sera jamais plus, le formidable réservoir d’emplois non ou peu qualifiés, et la condition unique de la prospérité et de l’élévation des classes sociales. Ce qui fut vrai à une époque où l’industrie est venue, à point nommé, suppléer à une agriculture de moins en moins consommatrice de main d’œuvre sous l’effet de l’augmentation exponentielle des rendements agricoles, d’ailleurs principalement dus aux progrès des industries chimiques et mécaniques. C’est donc à partir des années soixante, que le secteur agricole a fourni au secteur industriel une main d’œuvre nombreuse et désireuse de goûter à la modernité et aux congés payés. L’automatisation des tâches, la robotisation et l’amélioration des processus, font qu’il ne faut aujourd’hui que quelques techniciens pour faire tourner une usine moderne. Il est, à cet égard, intéressant de constater que les élus qui ont voté en 2009 la réforme de la taxe professionnelle n’avaient visiblement rien compris à ce changement de paradigme en allégeant les charges liées à l’investissement industriel, non générateur d’emploi, et en les reportant sur la valeur ajoutée, donc sur les salaires !
La valeur ne se résout plus au seul produit manufacturé
L’industrie n’est plus, et de loin, le seul moteur de la croissance. Jusqu’à la fin du XXème siècle, la création de valeur procédait essentiellement de la transformation de matières premières en produits de consommation. Ce processus de transformation a fait la prospérité de nombreuses économies, majoritairement celles du Nord, ces dernières ayant su agréger les conditions d’un développement essentiellement basé sur la captation de matières premières et d’une énergie bon marché, la maîtrise de techniques de production et une population de consommateurs solvables en constante croissance. Aujourd’hui, force est de constater que le système s’est grippé. Les prix des matières premières et de l’énergie se sont envolés, la compétitivité de notre appareil industriel ne cesse de se dégrader et, de surcroît, nos consommateurs sont moins nombreux et repus. En tous cas, suffisamment pour ne plus garantir les taux de croissance nécessaire à la bonne santé de nos économies. Phénomène décrit par Michèle Debonneuil dans son rapport sur « L’économie quaternaire » : « Le régime de croissance centré principalement sur la production de biens mobilise des ressources considérables pour apporter un surcroît marginal de bien-être minuscule à une clientèle toujours plus restreinte. »
Vers des « écosystèmes industriels »
Enfin, l’industrie n’est plus ce qu’elle était ! Elle est, du moins, très différente de la représentation qui en était faite dans nos manuels scolaires et qui semble, encore aujourd’hui, prévaloir dans l’opinion.
Dans une économie désormais mondialisée et organisée en réseau, il serait en effet naïf de croire que l’activité industrielle ait pu échapper à de profondes mutations. En effet, le modèle d’intégration verticale qui a prévalu jusqu’à la fin du XXème siècle est en train de faire place à un nouveau modèle, horizontal cette fois-ci, celui de l’entreprise en réseau.
Le meilleur exemple à ce jour, et le plus frappant, est sans doute celui d’Apple. Qu’est-ce qu’Apple ? Comment définir cette entreprise ? En effet, Apple est aujourd’hui une minuscule équipe marketing et de développement gravitant autour du charismatique Steve Jobs. Toutes les autres fonctions de production des composants, d’assemblage, de logistique, de marketing et de vente, ainsi que de développement d’applications ont été externalisées. Ainsi, l’entreprise s’est muée en un véritable « éco-système » constitué d’entreprises ou d’individus organisés en un réseau soudé par une identité forte, portée par la marque et une relation intense.
Certes l’exemple d’Apple est sans doute la version paroxistique de l’évolution industrielle, mais il témoigne néanmoins, et de façon éclatante, des mutations en cours et qui n’épargneront à l’avenir aucun secteur industriel.
La convergence industrie – services ou l’entreprise darwinienne
C’est ainsi que la vision linéaire de l’évolution économique du monde, qui semblait s’imposer comme une évidence, est aujourd’hui remise en question par la simple observation de ces changements. Nos industries ne sont cependant pas, non plus, destinées à une inévitable délocalisation et ne s’effaceront pas au profit d’une économie de services toute puissante. Il serait en effet faux de considérer que l’âge industriel est mort et qu’il cède la place à un nouvel âge d’or, celui des services et que, implicitement, l’usine est une espèce en voie de disparition à protéger au nom du maintien de la biodiversité.
Anthropologues et physiciens vous le diront, le monde n’évolue pas comme cela et aucun âge n’en chasse un autre. C’est ce que l’on appelle l’évolution.
Les métiers de services, comme la propreté, les services postaux, la sécurité, la restauration, les transports ou les prestations intellectuelles, sont tout à la fois un facteur d’évolution du secteur industriel et l’effet de l’évolution de ce secteur. De plus, l’entreprise du XXIème siècle est devenue un système hybride où la valeur générée procède à la fois de la production d’un bien manufacturé et d’applications ou de services associés. Les seconds venant de plus en plus supplanter les premiers dans la chaîne de valeur, le produit devient, de plus en plus souvent, l’accessoire du service. Cette « tertiarisation » de l’industrie est, par exemple, très sensible dans le secteur de la téléphonie mobile ou dans les nouvelles forme d’usage des véhicules automobiles.
Aussi, opposer industrie et services n’a aucun sens dans un monde économique devenu convergent.
A vouloir trop protéger un ancien modèle, on freine son aptitude à se transformer et on finit par le rendre vulnérable en le rendant incapable de se réinventer. L’innovation passe aussi par la remise en cause de ce qui semblait acquis. L’usine de papa est morte, c’est certain, mais elle a laissé la place à une autre forme d’industrie, à d’autres formes de création de valeur et d’emplois. Le pire serait que la recherche de la préservation, à tout prix, de nos fleurons industriels d’hier, non seulement freine la nécessaire et naturelle mutation de ces derniers mais encore ne se fasse aux dépens de nouveaux secteurs économiques de croissance émergeants, notamment celui des services.
Les subventions à l’industrie ne peuvent plus être financées par les services.
Inégalité de la pression sociale et fiscale, cadre réglementaire devenu obsolète et inadapté à d’autres formes de travail que le travail posté (notamment les 35h !), dégradation des prix et des conditions imposées par les services achats des grands groupes ou la commande publique, etc… La liste est longue des handicaps que doivent surmonter les sociétés de services pour exister et se développer dans un climat qui leur est devenu hostile alors qu’ils sont aujourd’hui devenus les principaux créateurs de richesse, d’emplois et le rempart contre la désagrégation du corps social. En effet, seules les entreprises de services sont aujourd’hui capables de proposer des emplois de proximité, donc non-délocalisables, ne nécessitant souvent aucune qualification et apportant ainsi la seule vraie réponse d’intégration là où l’Etat et ses services ne font qu’apporter des solutions d’assistance et de soutien certes indispensables, mais qui ont souvent tendance à marginaliser encore un peu plus leurs bénéficiaires. Les entreprises de services représentent incontestablement le plus fort potentiel d’intégration, en proposant un emploi durable à tous, y compris à ceux dont plus personne ne veut.
Paradoxalement, alors que les services sont souvent présentés comme un sous-produit de l’industrie, il est clair que c’est de leur vitalité que dépend aujourd’hui la vitalité de notre économie toute entière et le maintien de la cohésion sociale.





